Bloggeurs ou Journalistes?
Voici l'article que j'ai publié hier dans libé, qui a bénéficié de la discussion amorcée Jeudi ici. Les commentaires sont bienvenus dans ce même post. J'ai trouvé très interessant de vous soumettre un article en cours de rédaction pour recueillir votre avis en enrichir mon propre point de vue. Je pense que je referai l'expérience pour un prochain article sur libé.
Si ces bloggeurs avaient eu une carte de presse, la cause aurait été entendue d'avance: un journaliste a droit à la protection de ses sources. Mais quid des bloggeurs, ces "pseudo-journalistes amateurs"?
La procèdure a débuté il y a deux ans, Apple demandant carrément aux juges d'autoriser l'accès aux messageries des bloggeurs poursuivis afin de repèrer leurs sources, probablement des employés de la société. D'après Apple, il y avait violation de secret commercial, et les bloggeurs n'auraient pas dû publier cette information "illégitime".
Un premier jugement l'an dernier avait conclut dans le sens d'Apple, mais la Cour d'Appel, sollicitée par les avocats de l' electronic frontier foundation (une association réputée créée en 1990 pour la défense des individus et de leurs droits pour tout ce qui touche aux nouvelles technologies.), en a jugé autrement. Les bloggeurs n'ont pas à révéler leurs sources, et le jugement, qui fera jurisprudence, est définitif. La Cour se réfère au premier amendement pour conclure "Nous ne pouvons pas imaginer de test ou de principe applicable pour distinguer l'information "légitime" et l'information "illégitime"...tout tentative d'établir une telle distintion mettrait un péril l'une des règles de base du Premier Amendement".
Reporters sans frontières, qui publie par ailleurs l'excellent blog leblogdesmedias, salue une décision "historique". Historique pourquoi? parce qu'en accordant aux bloggeurs la protection des sources, la Cour californienne reconnait en fait leur statut de ...journalistes...ou faut-il dire média? quoi qu'il en soit, ce jugement témoigne d'une (r)évolution: journalistes et bloggeurs, malgré leurs différences,appartiennent bien au même monde, celui de l'information.
Justement, qu'est-ce qui différencie un journaliste d'un bloggeur, un bloggeur sérieux j'entends: la notion de métier (le journalisme est un métier, peut-il être aussi un hobby ou une pratique citoyenne?), la formation (il existe des écoles de journalisme, mais les bloggeurs ne les ont pas fréquentées), la pratique (le journaliste doit écrire son papier quoi qu'il arrive, le bloggeur écrit selon son bon plaisir), et le rapport à l'Internet (l'un est né avec le Net, l'autre souvent avant). Et d'autres choses encore auxquelles je ne réfléchis pas dans un premier temps.
Il y a bien là deux générations de sources d'information qui ont vocation à se mélanger, se complèter, s'interpénétrer: car l'Internet est le monde de l'interaction, et journalistes et bloggeurs ont vocation à s'y rencontrer.
La quasi-totalité des bloggeurs écrivent sans être payés, pour le plaisir, et parfois, rarement, avec l'espoir qu'un jour leur audience leur permettra de gagner quelques sous. Mais il faut bien admettre que ce qu'écrivent les bloggeurs est souvent lié de près ou de loin à leur activité professionnelle, ce n'est donc pas de l'Art pour l'Art. Mais s'il y a parfois un peu de mélange des genres, il n'en reste pas moins que les bloggeurs ne touchent pas de salaire pour écrire. Ce n'est évidemment pas le cas des journalistes,qui écrivent pour gagner leur vie et qui ont une quasi-obligation de résultat: il se doivent de publier leur article à l'heure dite. Cette notion de rythme de publication des articles est d'ailleurs une contrainte si fortement ancrée dans les esprits que la plupart des bloggeurs singent les journalistes: ils sont stressés quand ils n'écrivent pas assez, si si, croyez-moi...ils préviennent leurs lecteurs en s'excusant platement quand ils partent en vacances...ce genre d'attitude n'a pourtant pas beaucoup de sens sur le Net à l'époque du Web 2.0, car aujourd'hui les lecteurs RSS sont précisemment là pour gérer l'asynchrone. Une source Web 2.0 émet quand elle a quelque chose à dire et on la reçoit quand elle est pertinente!
Les bloggeurs ne sont généralement pas passés par une école de journalisme. Enquête, recoupement des sources, déontologie: leur pratique est avant tout empirique, alors que ces notions sont au coeur du métier du journaliste. Le journaliste est un professionnel, le bloggeur n'a que sa crédibilité à défendre. Comme le dit à sa manière nippo sur ce blog "Loic le Meur, Versac et quelques autres étaient fiers d'avoir eu leur entrées aux conférences de presse du PS".
Les bloggeurs animent des conversations, alors que les journalistes s'expriment le plus souvent sans savoir ce que leurs lecteurs ont à dire. Un post sur un blog s'accompagne de commentaires, alors qu'un article sur un journal traditionnel est fermé. Rares sont les journaux qui ont d'ores et déja mis en place une fonction commentaires associée à chaque article. L'un des tous premiers est le jerusalem post mais je me suis laissé dire récemment qu'un journal français y pensait très fort...Il est clair qu'aller dans le sens d'un dialogue entre journalistes et lecteurs, ce sera un sacré changement dans la pratique des journalistes: une fois le papier bouclé, il n'est pas fini: c'est une conversation qui s'engage... Le point de vue de Gunther Hermann, publié également sur kelblog, mérite d'être mentionné ici: " Pour avoir été journaliste et être aujourd'hui bloggeur, je peux dire que les deux fonctions se différencient par l'infrastructure. Un journaliste écrit son article. Ensuite quelqu'un vérifie la cohérence du contenu, la véracité des sources, les fautes d'orthographe. Un bloggeur n'a pas cette infrastructure et son travail est d'autant plus ardu. Quand je rédige un article (j'utilise par ailleurs le terme article et non billet), je passe un temps fou a vérifier les informations et les données car un autre élément de différenciation est l'interaction donnée par les commentaires. Un journaliste écrit puis reçoit quelque temps plus tard une lettre ou un email. Mais cette communication reste privée entre le journaliste et l'auteur du message. Avec les commentaires, le bloggeur s'expose a la critique en public. En ce sens, le bloggeur prend personnellement plus de risque et il doit être sûr de ce qu'il écrit ou il sera lynché dans les commentaires."
Nous pourrions aussi parler ici de la "gestion des conversations
étendues (sur plusieurs blogs)" qui constitue la nouvelle frontière du
Blogging....mais ce sera pour un autre post, pardon, article.
Le
journalisme est déja profondément touché par l'Internet, qui est devenu
dans bien des domaines la principale source d'informations. Le
journalisme 2.0 est en train de s'inventer...enquêtes sur Internet, y
compris par recoupement des sources (pas facile quand on a affaire à
des sources qui se copient souvent), conversations (les lecteurs
contribuent à la production de l'information), e-distribution (les
medias deviennent des producteurs d'infos et des marques, et non plus
des canaux exclusifs de distribution)....j'ai voulu jeter ces quelques
idées sur l'écran pour contribuer au débat.
Par bonheur, l'internaute est un lecteur de plus en plus
capable d'esprit critique, ce qui lui est nécessaire pour s'y retrouver
dans "une gamme d'éditeurs encore plus étendue et diverse que sur les
sites traditionnels" comme le disent Véronique Mesguich et Armelle
Thomas co-auteurs du guide Net recherche (éditions ADBS). Faisons-lui
confiance: il saura faire le tri.
PS: A connaître, la Charte des droits des bloggeurs
publiée par l'EFF comporte "le droit de s'exprimer de manière anonyme",
"le droit à la protection des sources" (déja), le "droit de laisser les
lecteurs publier librement leurs commentaires"....
PS2: commentaires ici




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